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Archives

Peste noire

Patrick Boucheron

Entretien animé par Olivia Gesbert

Entre 1347 et 1352, la peste noire emporte près de la moitié de la population européenne. Une catastrophe sans précédent, mais aussi une expérience fondatrice : celle d’un monde qui découvre la contagion, la mort de masse et l’impuissance à comprendre ce qui frappe.

Avec Peste noire, Patrick Boucheron, professeur au Collège de France, revient sur cet « événement monstre » pour en faire une histoire vivante, nourrie des savoirs les plus récents, archéologie, génétique, sciences de l’environnement… Mais l’historien médiéviste ne se contente pas seulement de raconter le 14e siècle. Cette plongée très précise dans la peste du Moyen Âge résonne avec notre manière de penser le présent : comme si nous étions les héritiers silencieux de cette première grande peur, celle d’une catastrophe qui se propagerait sans remède, atteignant les corps autant que les esprits.

Auteur de Conjurer la peur, de Léonard et Machiavel ou encore de l’Histoire mondiale de la France, Patrick Boucheron explore depuis des années la façon dont le passé travaille nos imaginaires. À travers archives, récits et images, il montre ici comment les sociétés affrontent l’effondrement, comment naissent les récits de peur, les gestes de protection, mais aussi les logiques d’exclusion. Il l’écrit dans une prose magnifique, aussi libre qu’érudite, d’où surgit aussi la poésie, comme pour dire qu’il faut tenir dans la tempête.

Un entretien d’exception avec l’un des historiens français les plus brillants du moment ; assurément un temps fort du festival.


Retrouvez Patrick Boucheron pour la confession collective Péché mignon. Les écrivains avouent l’inavouable !, le samedi 30 mai à 20h.


À lire

  • Peste noire, Seuil, 2026.

Terre de sang

Joann Sfar, accompagné par les musiciens Frank Anastasio, Marcello Marella et Steven Reinhardt

Concert dessiné précédé d’un entretien avec Joann Sfar, animé par Sonia Déchamps

Avec Terre de sang, Joann Sfar livre une œuvre à part, née du fracas du monde et d’un refus obstiné des récits simplificateurs. Après le 7-Octobre et la guerre à Gaza, l’auteur est allé en Cisjordanie recueillir des paroles, écouter sans chercher à trancher, dessinant, au fil des rencontres, celles et ceux qui vivent le conflit dans leur chair. Palestiniens, Israéliens, Bédouins, journalistes, étudiants, artistes : des voix palestiniennes surtout, traversées par la peur, la colère, l’injustice, l’épuisement, et le sentiment vertigineux d’un avenir confisqué.

À rebours de toute assignation, loin de toute lecture partisane mais sans neutralité de façade, Joann Sfar revendique une position fragile : ne pas comprendre trop vite, mais tenter de restituer, avec une précision inquiète, ce qu’il a entendu. De ces échanges naît une bande dessinée de 600 pages, habitée par ce qu’il appelle un « pessimisme fraternel ». Le titre lui-même, qui fait écho à Joseph Kessel (Terre d’amour et de feu, 1965), dit quelque chose de cette filiation : celle d’un regard immergé dans l’Histoire, mais refusant de céder au cynisme. Un reportage dessiné, où le trait devient une manière d’enquêter et de transmettre.

Sur scène, l’artiste prolonge ce geste. Virtuose du dessin en direct, Joann Sfar fait surgir visages et paysages sous nos yeux, comme pour redonner chair à ces récits. À ses côtés, les musiciens Frank Anastasio, Marcello Marella et Steven Reinhardt – héritier de la lignée de Django – tissent un dialogue sensible entre musique et images. Car dans Terre de sang, la musique affleure partout : comme un refuge, une mémoire, une manière de continuer à vivre quand tout vacille.

Un moment rare, entre entretien et concert dessiné, où la création devient une façon d’habiter le réel et, peut-être, de lui résister.


À lire

  • Joann Sfar, Terre de sang, Les Arènes, 2026.

À écouter

  • Frank Anastasio (avec Angelo Debarre et Serge Camps), Gypsy Guitars vol.2, Label Ouest, 2025.
  • Marcello Marella (avec son trio Blue Odessa), Au vent de l’oubli, 2023.
  • Steven Reinhard & Angelo Debarre, Chez Nous, 2023.

Oh les beaux lecteurs ! – Victor Pouchet

Victor Pouchet interviewé par les lectrices des bibliothèques de Marseille

Depuis dix ans, Oh les beaux jours ! aime déplacer les rôles et faire entendre celles et ceux qui lisent. Cette année encore, en collaboration avec les bibliothèques de Marseille, un groupe de lectrices s’est plongé pendant plusieurs mois dans Voyage voyage, le dernier roman de Victor Pouchet. Guidées par la critique littéraire Élodie Karaki, elles en ont exploré les détours et les éclats de fantaisie.

Dans Voyage voyage, un couple prend la route après une perte, appliquant la « théorie de la grande diversion » : provoquer l’imprévu pour continuer à avancer. Musées improbables, dîners sans importance, chansons entendues par hasard — autant de détails minuscules qui redonnent du poids aux choses quand tout semble s’être dérobé. Voyage voyage est un texte à la fois drôle et tendre, qui fait de la futilité une ressource précieuse.

Le temps d’une rencontre, les lectrices passent de l’autre côté et mènent la discussion avec Victor Pouchet. Une conversation libre, où les questions prendront des chemins de traverse, à l’image de ce roman revigorant.


Retrouvez Victor Pouchet pour une conférence-performance autour de Voyage voyage samedi 30 mai à 18h30.


En partenariat avec les bibliothèques de la Ville de Marseille.


À lire

  • Victor Pouchet, Voyage voyage, coll. L’arbalète, Gallimard, 2025.

Nous sommes faits d’orage

Marie Charrel

Entretien animé par Mélanie Masson

À la mort de sa mère, Sarah hérite d’une maison perdue aux confins de l’Albanie, d’une clef transmise comme une énigme et d’une consigne : « Trouve Elora. » En arrivant dans ce village accroché à la montagne, elle découvre pourtant une évidence : Elora est morte depuis longtemps, et n’existe plus que dans les récits.

Avec Nous sommes faits d’orage, Marie Charrel déploie une ample matière romanesque, où l’Albanie se révèle à nous : paysages âpres, mémoire cruelle du régime d’Enver Hoxha, poids des traditions et des silences. La montagne y façonne les existences, tout comme le kanun, ce code ancien où la vengeance du sang règle les destins. À travers deux époques, le récit fait surgir des figures prises dans ces héritages, qui cherchent, chacune à leur manière, une échappée.
Le livre avance par strates, d’un temps à l’autre, révélant des vies nouées à cette terre rugueuse. Et dans cette matière dense, presque minérale, affleurent des sensations vives : la lumière sèche, le vent, les odeurs de bois et de terre, la présence animale, la peur qui s’insinue.

Loin d’être un décor, la nature devient chez Marie Charrel une force qui imprime sa loi et façonne les vies. Un entretien pour entrer dans cette fresque habitée, où la fiction épouse les failles de l’histoire.


À lire

  • Marie Charrel, Nous sommes faits d’orage, Les Léonides, 2025.

Le droit, une mémoire du monde

Philippe Sands

Entretien animé par Chloë Cambreling

Il est rare d’entendre Philippe Sands. Et c’est donc à un entretien passionnant que vous convie Oh les beaux jours !.

Franco-britannique, avocat international parmi les plus influents de notre temps, il est intervenu dans des affaires majeures à l’échelle du monde — du procès Pinochet aux crimes commis en ex-Yougoslavie, des questions de génocide et de torture aux enjeux contemporains liés à l’environnement ou aux frontières maritimes. Partout, une même ligne : faire du droit un outil pour nommer, comprendre et juger l’histoire en train de se faire. Et, lorsque la justice échoue, en préserver la mémoire.

Avec 38, rue de Londres, il revient sur l’arrestation d’Augusto Pinochet à Londres en 1998 et retrace le parcours croisé de deux figures de l’impunité : le dictateur chilien, et Walther Rauff, criminel nazi réfugié en Patagonie. Une enquête fascinante, tendue comme un thriller, qui pose une question brûlante : que peut le droit face à ceux qui échappent à la justice ? Et que reste-t-il quand les procès n’ont pas lieu ?
Déjà, dans Retour à Lemberg, traduit dans le monde entier, Philippe Sands faisait surgir, à partir de son histoire familiale, les origines des notions de « crime contre l’humanité » et de « génocide », inventées au 20e siècle pour nommer l’indicible.

Chez lui, le droit devient le terreau d’une littérature du réel, où se nouent destins individuels et bouleversements du monde, l’écriture prenant le relais quand la justice échoue.
Une conversation avec une voix majeure, pour comprendre comment peut se construire une mémoire des crimes du siècle.


À lire

  • Philippe Sands, 38, rue de Londres. De l’impunité, Pinochet et le nazi de Patagonie, traduit de l’anglais par Christophe Beslon, Albin Michel, 2025.
  • Philippe Sands, Retour à Lemberg, traduit de l’anglais par Astrid von Busekist, Albin Michel, 2017 (prix Baillie Gifford 2016 et Prix du livre européen 2016).

Le trait de côte

Christophe Boltanski

Entretien animé par Camille Thomine.

Après La Cache, où il explorait son ascendance paternelle, Christophe Boltanski se tourne cette fois vers la branche familiale maternelle. Tout commence à Barfleur, dans la maison de granit de son arrière-grand-père Ernest Clouet, douanier austère de ce beau village du Cotentin, face à une mer qui grignote désormais le rivage.

Dans une boîte à biscuits, retrouvée à la faveur du confinement, des lettres, des archives, et surtout une feuille pliée en quatre, qui révèle cinq poèmes rédigés à l’encre bleue, datés de la fin des années 1920, mais qui ne sont pas signés. Qui les a écrits, et à qui étaient-ils destinés ? C’est ce qui conduit Christophe Boltanski sur les chemins douaniers, remontant le fil de ces vies modestes, marquées par la tuberculose qui a décimé trois des cinq membres de cette famille normande. Son enquête le mènera dans un sanatorium de la Creuse, où sa grand-tante avait noué des amitiés ardentes, traces ténues que l’écrivain poursuit, jusque dans l’ombre des camps de la mort.

Comme le trait de côte que la mer ronge peu à peu, ces existences auraient pu disparaître sans laisser de nom. Ce magnifique récit les arrache à l’oubli. « Mes aïeux n’étaient que des fantômes réduits au silence […]. Je peux enfin les nommer. »


À lire

  • Christophe Boltanski, Le Trait de côte, Stock, 2026.

La nuit au cœur

Nathacha Appanah

Entretien animé par Élodie Karaki

Une femme court dans la nuit pour échapper à l’homme qui la tient sous emprise. Cette jeune femme de vingt-cinq ans, c’est Nathacha Appanah. Des années plus tard, elle revient sur cette histoire et la relie à celles de deux autres femmes assassinées par leur conjoint : sa cousine Emma, tuée à l’île Maurice par son mari qui l’a écrasée en voiture avant d’abandonner son corps dans un fossé, et Chahinez Daoud, brûlée vive en 2021 à Mérignac par son ex-compagnon, qui l’a aspergée d’essence. Trois récits tissés ensemble avec délicatesse, trois trajectoires qui se répondent et disent une même réalité : les féminicides traversent les frontières, les milieux, les âges.

Avec La Nuit au cœur (prix Femina, prix Goncourt et Renaudot des lycéens 2025), Nathacha Appanah affronte une question vertigineuse : que peut la littérature face à l’indicible ? Comment dire l’emprise, la peur, la destruction progressive, puis la mort ? Refusant toute explication simpliste, elle s’approche au plus près des vies, interroge les silences, les failles et les mécanismes invisibles qui enferment.

Écrire devient alors un geste fragile et nécessaire : non pour expliquer, mais pour regarder en face ce qui détruit, et tenter, par les mots, de ne pas laisser ces vies s’effacer.


À lire

  • Nathacha Appanah, La Nuit au cœur, Gallimard, 2025 (prix Femina 2025, prix Goncourt des lycéens 2025, prix Renaudot des lycéens 2025).

Kabuliwalla, c’est moi

Atiq Rahimi

Entretien animé par Sonia Déchamps

Au bord du Gange, un homme s’apprête à mettre fin à ses jours. Le film qu’il rêvait de faire n’existe plus, ses producteurs l’ont lâché, sa vie vacille. Et soudain, dans la brume, une apparition : Kabuliwalla, l’homme de Kaboul — figure sortie d’un conte de Tagore qu’il devait précisément adapter au cinéma — remonte le fleuve comme on traverse une légende.

À partir de cette scène, Atiq Rahimi déplace le récit. Le cinéaste se fait conteur, le personnage devient à la fois un guide et le double du narrateur. On entre dans une histoire qui ne cesse de se réécrire, où les morts circulent, où les exilés changent de visage, où un père cherche l’âme de sa fille à travers le temps.

Le livre avance ainsi, entre hallucination et transmission. Il tient dans cette tension : d’un côté, l’échec, le renoncement, un film abandonné ; de l’autre, la possibilité de reprendre ce qui a été perdu. Là où le cinéma s’est arrêté, l’écriture prend le relais. Comme dans les contes, ce qui a été défait trouve une autre forme pour survivre.

Invité pour la première fois au festival, après avoir dit la veille son admiration pour Albert Camus, Atiq Rahimi reviendra sur ce geste d’écriture qui, face à l’exil et au doute, offre une renaissance.


Retrouvez Atiq Rahimi dans Les beaux jours d’Albert Camus, le mercredi 27 mai à 14h.


À lire

  •  Kabuliwalla, c’est moi, P.O.L, 2026.

Je suis une idiote de t’aimer

Camila Sosa Villada

Entretien animé par Camille Thomine et traduit de l’espagnol par Coralie Tripier

Avec Les Vilaines, puis Histoire d’une domestication, Camila Sosa Villada s’est imposée comme une voix majeure de la littérature contemporaine, traduite dans le monde entier, portée par une écriture profondément libre, à la fois charnelle et politique. Ses livres circulent comme une déflagration. Sa présence en France est rare et c’est une joie de l’accueillir pour cette dixième édition du festival.

Dans Je suis une idiote de t’aimer, elle rassemble neuf récits où défilent coiffeuses, prostituées, enfants, saintes ou fugitives. Toutes affrontent un monde brutal, où la violence sociale et le patriarcat s’exercent sur les corps. Mais aucune ne se résigne : elles rient, se vengent, rendent les coups, désirent, inventent des façons d’exister. Chez Camila Sosa Villada, la douleur bifurque, la nuit se peuple de créatures insoumises, et la langue elle-même déborde jusqu’à contaminer le réel.

Née en Argentine, passée par la prostitution avant de trouver dans le théâtre puis dans l’écriture une puissance de transformation, elle puise dans son histoire pour nourrir une œuvre qui glisse sans cesse vers l’excès et le prodigieux.

Une littérature de la marge et du corps, qui fait entendre, avec intensité, d’autres manières d’habiter le monde.


À lire

  • Camila Sosa Villada, Je suis une idiote de t’aimer, traduit de l’espagnol (Argentine) par Laura Alcoba, Métailié, 2026.
  • Histoire d’une domestication, Métailié, 2024.
  • Les Vilaines, Métailié, 2021.

Iran, profondeur de champ

Chowra Makaremi

Entretien animé par Élodie Karaki

Comment tenir face à la violence d’État, quand elle sidère, isole, empêche même de penser ? Née en Iran et installée en France, l’anthropologue et essayiste Chowra Makaremi travaille depuis des années sur les contre-archives, les émotions collectives, les formes de mémoire qui circulent en marge des récits officiels.

Dans Femme ! Vie ! Liberté !, elle a tenu le journal du soulèvement déclenché par la mort de Jina Mahsa Amini ; une mort qui agit comme un point de bascule : « cela aurait pu être moi ». Une révolte féministe d’ampleur, maintenue dans un cadre civil, à laquelle le régime répond par une « politique de la cruauté » : torture, disparitions, exécutions, mises en scène pour gouverner par la peur.

Avec Résistances affectives, Chowra Makaremi s’attache à ce qui, malgré tout, parvient encore à circuler. Face à la terreur, ce ne sont pas seulement des idées qui résistent, mais des attachements, des liens, des émotions — chagrin, colère, désir de justice… — qui recomposent des formes d’action.

En 2022, elle voyait dans le féminisme la force la plus vive de la société civile iranienne, capable d’ébranler le régime. Qu’en est-il aujourd’hui ? Comment analyser ce qui se joue depuis les attaques de février et la guerre qui secoue le pays ? Un entretien pour éclairer, au présent, les lignes de fracture et les formes de résistance qui traversent la société iranienne.


Retrouvez Chowra Makaremi pour une rencontre avec Laurine Roux, le jeudi 28 mai à 15h.


À lire

  • Résistances affectives. Les politiques de l’attachement face aux politiques de la cruauté, La Découverte, 2025.
  • Femme ! Vie ! Liberté !. Échos d’un soulèvement révolutionnaire en Iran, La Découverte, 2023.