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Insula

Théo Casciani
Lecture par Aurore Clément

Entretien animé par Sonia Déchamps

Une fête queer aux allures de fin du monde, quelque part à Londres dans des bureaux désaffectés de la City. Des corps qui circulent, du sexe partout, des larmes de sperme, et cette rumeur : une pilule permettrait d’entrer dans un jeu clandestin, Insula, une autre réalité. Le narrateur la garde dans sa poche. Il n’est pas sûr de vouloir passer de l’autre côté.

Tout s’interrompt pourtant. Il doit rentrer à Paris : son père est en train de mourir. À l’hôpital, un mot revient dans la bouche des médecins, « insula » là encore, cette zone du cerveau atteinte par la maladie. Comme une île dans la tête. À partir de là, le récit se lézarde. Ce qui relevait du jeu ou de la simulation devient une traversée intime, où le deuil déplace tout et fait vaciller la frontière entre réel et digital.

Avec ce deuxième roman électrisant, Théo Casciani nous offre une expérience sensorielle à la fois très concrète et traversée de visions. Un conte sous acide, qui avance comme une quête hallucinée, peuplée de fantômes et de signes.

Pour faire entendre cette dystopie, rien moins que l’une des grandes voix du cinéma français : Aurore Clément, présence inoubliable notamment dans les plus beaux films de Chantal Akerman, ou encore dans Paris, Texas et Apocalypse Now. Une lecture, suivie d’un échange avec l’auteur, pour entrer dans les arcanes de ce roman-labyrinthe.


À lire

  • Théo Casciani, Insula, P.O.L, 2026.

Femme oiseau étoile

Véronique Le Normand

Entretien animé par Mélanie Masson.

« Comme on sait qu’on aime au premier regard, je me suis sentie liée à Hilma af Klint à la seule lecture de son nom. » C’est ainsi que Véronique Le Normand résume l’élan qui traverse son livre. De cette intuition naît Femme oiseau étoile, un roman d’inspiration biographique consacré à cette peintre suédoise, pionnière de l’abstraction, longtemps restée dans l’ombre.

Née en 1862, formée aux Beaux-Arts de Stockholm, Hilma af Klint mène une double vie : une peinture figurative conforme aux attentes de son temps, et, dans le secret, une œuvre radicale, nourrie de spiritualité, de visions et de forces invisibles. Spirales, cercles, formes organiques : bien avant Kandinsky, elle invente un langage libre, ouvert au surnaturel. Un siècle plus tard, alors que le Grand Palais lui consacre une exposition exceptionnelle, son œuvre apparaît dans toute son ampleur.

Écrit à la première personne, comme si Hilma elle-même prenait la parole, Femme oiseau étoile fait entendre une voix, une trajectoire, et redonne sa place à une artiste que l’histoire de l’art avait presque effacée. En regard, un deuxième livre, Le carnet d’Hilma, conçu avec l’illustratrice Lisbeth Renardy, ouvre cette histoire aux plus jeunes, par le texte et l’image

Comment redonner voix à une artiste qui a choisi de se taire ? Une invitation à entrer dans un destin hors norme : celui d’une femme qui a peint pour un monde à venir.


Pendant que les adultes découvriront la vie de Hilma af Klint à travers cet entretien, les enfants pourront retrouver Lisbeth Renardy pour un atelier Carnet-portrait, autour de la technique des papiers découpés.


À lire

  • Véronique Le Normand, Femme oiseau étoile. Le roman d’Hilma, Actes Sud, 2026.
  • Véronique Le Normand, Lisbeth Renardy (illustrations), Le carnet d’Hilma, Hélium/Grand Palais RmnÉditions, 2026.

À voir

Dans la bibliothèque de Marie Richeux

Marie Richeux

Entretien animé par Alexandre Alajbegovic

Écrivaine et productrice sur France Culture depuis plus de dix ans, Marie Richeux anime depuis 2023 Le Book Club, un rendez-vous incontournable de l’actualité littéraire, où se croisent chaque jour de la semaine livres, écritures et expériences de lecture. Écrivains, artistes et lecteurs de tous horizons y partagent leurs enthousiasmes et leurs influences. Le vendredi, les bibliothèques sont à l’honneur ! Dans un entretien au long cours, ponctué de lectures, des personnalités d’horizons divers esquissent leur autoportrait, au fil des ouvrages ayant le plus compté, pour eux, parmi ceux qu’abritent leurs rayonnages. Une invitation à découvrir leur bibliothèque comme on remonte le fil d’une vie.

Avec la complicité de son collaborateur au Book Club, Alexandre Alajbegovic, Marie Richeux a accepté de se prêter à son propre jeu en ouvrant sa bibliothèque intime pour Oh les beaux jours !, dans un format identique à celui de l’émission. Quels livres l’ont construite ? Quels textes continuent de l’habiter ? Quelles voix l’accompagnent aujourd’hui dans son parcours d’écrivaine ?
Si vous l’écoutez régulièrement, vous savez que littérature et musique n’y sont jamais loin l’une de l’autre…

En coréalisation avec le Mucem.


Retrouvez Marie Richeux pour une rencontre avec Amaury da Cunha, le vendredi 29 mai à 18h.


À lire

  • Marie Richeux, Officier radio, Sabine Wespieser, 2025.

Désertion

François Bégaudeau

Entretien animé par Sonia Déchamps

Après L’Amour, François Bégaudeau revient là où on ne l’attend pas. Désertion commence en Normandie, dans une vie ordinaire faite de petits boulots, d’ennui et de passions adolescentes, jusqu’à basculer, presque sans prévenir, vers la guerre en Syrie.

Steve et Mikaël grandissent ensemble, deux frères que tout rapproche et tout oppose. L’un admire Grégory Lemarchal, défunt lauréat de la Star academy, l’autre s’en moque. Rien, a priori, ne les destine à partir combattre aux côtés des forces kurdes contre Daech. Et c’est précisément là que le roman nous bouscule : François Bégaudeau refuse les explications toutes faites. Pas de mécanique de l’engagement, pas de causalité rassurante, mais une série d’élans et de contradictions qui composent une vie.

D’un monde à l’autre, il tient une même ligne : faire surgir l’époque à partir du banal. Un « film de guerre » littéraire autant qu’un roman de formation, qui interroge ce moment où les trajectoires dévient sans que rien ne permette vraiment de dire pourquoi. C’est peut-être là que la littérature agit le plus justement : en maintenant ouvertes les zones d’ombre.

Au cours de cet entretien, François Bégaudeau évoquera également Du mépris, publié aux éditions marseillaises Cause perdue (dont il est l’un des fondateurs), essai où il s’attaque à un mot devenu réflexe, en démonte les usages et les retournements, jusqu’à en faire un possible outil d’autonomie politique.


À lire

  • François Bégaudeau, Désertion, Verticales, 2026.
  • François Bégaudeau, Du mépris, Cause perdue éditions, 2026.

Des obus, des fesses et des prothèses

Arno Bertina

Entretien animé par Élodie Karaki

Un palace en Tunisie, au bord de la Méditerranée. D’un côté, des soldats libyens mutilés par la guerre. De l’autre, des femmes venues se remettre d’opérations de chirurgie esthétique. Entre les deux : une piscine, et un face-à-face qu’on pourrait croire invraisemblable, mais qu’Arno Bertina a pourtant découvert par le récit d’un ami, témoin de cette cohabitation.

Avec Des obus, des fesses et des prothèses, l’écrivain part de cette scène bien réelle pour construire une fiction où tragique et grotesque avancent ensemble : corps amputés, corps remodelés, morphine et bandages, et partout le désir qui circule, obsédant. Quatre voix s’y succèdent : une institutrice devenue infirmière pour augmenter ses revenus, débordée par ce théâtre clinique ; un chirurgien réduit à l’état de «balle perdue», qui ausculte sa propre disparition ; une femme trop belle, qui choisit de s’enlaidir pour reprendre la main sur son corps ; un jeune homme aimanté par cet étrange et vertigineux carnaval. Tous racontent cette cour des miracles où les corps sont défaits ou refaits, et où le sexe hante autant les conversations que les silences.

Derrière la puissance de ce roman dont on entendra des extraits lus par l’auteur, le livre interroge notre époque : la guerre, les circuits invisibles de vente d’armes, l’injonction de perfection faite aux corps, la manière dont le monde s’organise autour de leur contrôle. Mais comme toujours chez Arno Bertina, la gravité ne tient jamais seule : elle se fissure et se contredit, jusqu’à faire surgir, dans ce palace sous tension, une énergie à la fois burlesque et politique, profondément humaine.


La salle Billioud n’est actuellement pas accessible aux personnes à mobilité réduite (PMR) ni aux usagers en fauteuil roulant (UFR).


À lire

  • Arno Bertina, Des obus, des fesses et des prothèses, Verticales, 2025.

Au grand jamais

Jakuta Alikavazovic

Entretien animé par Olivia Gesbert

La mère de la narratrice a disparu. Poète reconnue dans son pays d’origine, elle s’était peu à peu effacée en arrivant en France, jusqu’à cesser d’écrire. Dans Au grand jamais, très belle «fiction autobiographique» comme elle aime à la nommer, Jakuta Alikavazovic part de cette absence pour remonter le fil d’une histoire familiale marquées par les silences et les renoncements. S’y dessine aussi, en creux, l’histoire de l’effacement des femmes artistes, que renforcent ici les blessures de l’exil.

Née entre deux langues, élevée entre le serbo-croate et le français, l’autrice sait ce que les mots recouvrent. Devenue mère à son tour, la narratrice collecte des signes, suit des pistes fragiles, approche une vérité qui ne se livre jamais tout à fait. Car les faits ne suffisent pas à mettre au jour les non-dits des histoires familiales : ils restent inertes tant qu’une voix ne les relie, ne leur donne forme.

Et c’est précisément ce que fait Jakuta Alikavazovic, dans une langue envoûtante, parfois aux lisières du réel. Elle compose un récit en spirale, à la construction étudiée, traversé par une autre expérience du temps, non linéaire, où rien ne disparaît complètement.
L’écrivaine signe ici l’un de ses romans les plus forts, un livre de la maturité, avec un art du récit qui interroge l’acte de transmettre.


À lire

  • Jakuta Alikavazovic, Au grand jamais, Gallimard, 2025.