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Les enfants du silence

Claude Ardid et Jessica Martin (François Beaune)
Rencontre animée par Claire Mayot

Dans La Profondeur de l’eau, François Beaune, sous le pseudonyme de Jessica Martin, donne voix à une femme marquée par une enfance fracassée : maltraitance, mort d’un petit frère, errance de foyers en familles d’accueil au gré des décisions de l’Aide sociale à l’enfance. L’écrivain confronte avec justesse le récit intime et la froideur administrative, révélant la violence systémique et l’aveuglement d’une société qui ne sait pas protéger ses enfants. Né d’une histoire vraie, ce livre est loin d’être un simple récit documentaire, c’est une œuvre littéraire puissante qui fait émerger une voix, où le motif aquatique devient le fil rouge d’une reconstruction fragile. La recherche de justesse y prime sur la vérité brute.

Claude Ardid a mené une enquête implacable au cœur de l’Aide sociale à l’enfance. Pendant dix-huit mois, le journaliste a sillonné la France pour recueillir les témoignages d’enfants brisés, de familles démunies, d’éducateurs épuisés et de magistrats impuissants. Son constat est glaçant : suicides d’adolescents, prostitution de mineurs dans les foyers, violences ignorées, mineurs livrés à eux-mêmes… Il révèle l’ampleur d’un scandale d’État et la faillite d’un système censé protéger les plus vulnérables. Mais il donne aussi la parole à celles et ceux qui résistent, refusant de baisser les bras face à la machine à fabriquer du malheur.

L’un par la littérature, l’autre par l’enquête journalistique, François Beaune et Claude Ardid révèlent la même urgence : dire l’indicible et rappeler que derrière chaque dossier, chaque statistique, il y a une vie. À l’heure où la protection de l’enfance fait l’objet d’un débat public brûlant, leur dialogue nous invite à repenser collectivement notre responsabilité envers les plus fragiles.


À lire

  • Claude Ardid, La fabrique du malheur, Éditions de L’Observatoire, 2025.
  • Jessica Martin (François Beaune), La Profondeur de l’eau, Albin Michel, 2025.

Qui était Sylvain Menu ?

Mathieu Simonet et la classe de 3e D du collège Sylvain Menu (Marseille)

En 1981, Sylvain Menu, alors élève de 3e, a accompli un acte de bravoure qui a marqué à jamais la mémoire de son collège et de la ville de Marseille. Dans les calanques, il n’a pas hésité à risquer sa vie pour sauver celle d’un camarade emporté par les vagues. Sylvain est parvenu à ramener l’enfant sur la terre ferme, mais a été lui-même emporté par la mer, disparaissant tragiquement à l’âge de 16 ans. En hommage à son courage, le collège de la Gaye a été rebaptisé collège Sylvain Menu en 1982, à la demande unanime des élèves et des enseignants

Plus de quarante ans après, les élèves de 3e du collège Sylvain Menu ont choisi de raviver la mémoire de ce jeune héros en menant une enquête passionnante : qui était Sylvain Menu au-delà du nom gravé sur la façade de leur établissement ? Qu’aimait-il ? Quel genre de musique écoutait-il ? Quels étaient ses rêves, ses passions, ses amitiés et ses amours ?

Pour répondre à ces questions, ils ont été accompagnés par l’écrivain Mathieu Simonet, à l’initiative du projet et cousin éloigné de Sylvain Menu, qui a guidé les collégiens dans une démarche d’investigation à la fois humaine et documentaire. Ensemble, ils ont exploré des archives, retrouvé des films Super 8, consulté les bulletins scolaires de Sylvain, recueilli les témoignages de sa famille et d’anciens camarades, et même tenté de reconstituer sa playlist musicale, lui qui jouait de la guitare dans le métro, à la station Castellane.

Ce travail collectif vise à dépasser la simple commémoration pour redonner chair et voix à cet adolescent à la fois ordinaire et exceptionnel, héros discret et modèle de solidarité. Les élèves présenteront le fruit de leur enquête sous forme de portraits, de récits, d’images et de sons, nous invitant à découvrir la personnalité lumineuse de celui dont leur collège porte le nom.

Imaginé et mené avec l’aide précieuse de Mathieu Simonet et la complicité de la musicienne Amandine Maissiat, un événement qui conjugue émotion et transmission, où l’histoire individuelle rejoint la mémoire collective.

Remerciements à l’équipe éducative du collège et à la famille de Sylvain Menu.

Le bastion des larmes

Abdellah Taïa
Entretien animé par Élodie Karaki

Abdellah Taïa signe un roman bouleversant, Le Bastion des larmes, où le retour d’un homme au Maroc, dans sa ville natale, fait remonter à la surface les fantômes d’une vie entière. Vingt-cinq ans après avoir quitté Salé, sa mère décédée, Youssef revient dans la maison familiale. Professeur d’université en France, il se retrouve happé par les blessures enfouies de l’enfance, les silences jamais brisés, les humiliations tues et les gestes d’amour restés à l’état de promesse. Comme toujours, Abdellah Taïa explore avec une rare délicatesse les liens complexes entre filiation, mémoire, exil et transmission. Dans une langue sobre, parfois presque chuchotée, il parvient à faire entendre ce que le chagrin, l’absence, la honte ou le désir ne peuvent dire à voix haute.

Né à Salé, au Maroc, Abdellah Taïa vit à Paris et construit depuis plus de vingt ans une œuvre littéraire libre et courageuse, traversée par les thèmes de l’homosexualité, de l’émancipation, de la marginalité. Premier écrivain marocain à avoir revendiqué publiquement son homosexualité, il est  l’auteur d’une dizaine de livres traduits dans plusieurs langues, dont L’Armée du salut et Un pays pour mourir, et le réalisateur du film tiré de son premier roman.

Avec Le Bastion des larmes, couronné par le prix Décembre, il confirme son talent pour faire entendre les voix étouffées — celles des fils blessés, des mères absentes ou muettes, des êtres en quête d’un abri. Un moment fort en perspective avec un écrivain qui, livre après livre, fait de la littérature un espace de vérité et de résistance.


À lire

  • Abdellah Taïa, Le Bastion des larmes, Julliard, 2024 (prix Décembre).

D’ombre et de lumière

René Frégni et Joris Giovannetti
Rencontre animée par Amaury Chardeau

Avec Ceux que la nuit choisit, Joris Giovannetti signe un premier roman d’une intensité rare, dans lequel la Corse contemporaine devient le théâtre d’une jeunesse en équilibre précaire. Entre fidélité aux racines et désir d’émancipation, ses personnages, deux frères étudiants à Corte, affrontent la violence sociale, l’ombre du nationalisme, les blessures du cœur et du passé. Giovannetti capte les silences de l’île, ses colères sourdes, et interroge ce qui, dans l’héritage, se transmet ou s’empoisonne. À la fois roman d’apprentissage et fresque sociale, ce premier texte, salué par Jérôme Ferrari, impressionne par sa lucidité .

René Frégni, quant à lui, trace depuis plus de trente ans une œuvre sensible et puissante, où l’écriture devient une manière de survivre, de dire les fêlures et la beauté du monde. Dans Déserter , récit d’entretiens, il revient sur sa vie de fugues et de refus : désertion scolaire, militaire, sociale, pour mieux rejoindre l’essentiel — les mots, la liberté, l’errance, les rencontres qui sauvent. L’écrivain évoque Marseille, la prison, la Corse, ses maîtres (Camus, Genet, Giono) et son amour inébranlable pour les invisibles, les cabossés, les vivants debout malgré tout.

Refus des assignations, enracinement, regard ancré dans le tourment des hommes, mais aussi capacité de l’écriture à transformer la nuit en lumière : autant de lignes communes entre ces deux écrivains, de générations différentes mais animés d’un même élan.
Avec la générosité qu’on lui connaît, René Frégni reconnaît dans le premier roman de Joris Giovannetti une urgence authentique. Cette filiation littéraire donne à cette rencontre une résonance particulière, placée sous le signe de la transmission.


À lire

  • René Frégni, Déserter, Entretiens avec Fabrice Lardreau, Arthaud, 2024.
  • Joris Giovannetti, Ceux que la nuit choisit, Denoël, 2025.

L’Éden à l’aube

Karim Kattan
Entretien animé par Élodie Karaki

Dans son nouveau roman, Karim Kattan raconte une histoire d’amour entre deux jeunes hommes, de Jérusalem à la Cisjordanie. Mais L’Éden à l’aube est bien plus qu’un récit amoureux : c’est une traversée sensorielle, une errance hantée par la mémoire, le désir, la colère, le deuil, l’humour et les bêtes. Dans une langue fragmentaire et incantatoire, l’écrivain palestinien fait glisser le réel vers l’onirique : lézards, cafards, visages aux contours mouvants traversent le texte comme autant de figures d’une résistance vivante, organique, parfois grotesque, toujours bouleversante.

L’Éden à l’aube interroge le pouvoir des mots dans un monde disloqué. Que peut la littérature face à la dépossession ? Comment redonner forme aux jours dans un territoire miné, morcelé, sous surveillance constante ? Ici, l’écriture n’est pas un refuge, mais une manière d’habiter le trouble — de faire surgir, malgré tout, une beauté têtue.

Dans le contexte politique actuel, l’œuvre de Karim Kattan résonne avec une force particulière. Elle affirme la nécessité d’une parole palestinienne libre, mouvante, indisciplinée, capable de résister à l’effacement par la puissance du récit.


À lire

  • Karim Kattan, L’Éden à l’aube, Éditions Elyzad, 2024.

Retrouvez Karim Kattan mardi 27 mai à 10h30 à l’Alcazar pour un dialogue avec ses jeunes lecteurs.

Hommages

Julien Perez

Oh les beaux jours ! a eu un  véritable coup de cœur pour un premier roman audacieux, Hommages, de Julien Perez, à la fois thriller, feuilleton halluciné et réflexion mordante sur le monde de l’art.
Un artiste célèbre, Gobain Machín, disparaît mystérieusement dans les Pyrénées, son entourage (amis, amants, collègues artistes, galeristes…) prend tour à tour la parole pour lui rendre hommage et lui redonner vie. Chacun livre son témoignage, oscillant entre admiration, rancune, tendresse ou ironie, dessinant un portrait fragmenté et contradictoire du défunt. Tous vont révéler un homme à la personnalité insaisissable, obsédé par des projets artistiques secrets, dont la disparition pourrait être une ultime performance…

À travers cette polyphonie, le roman interroge la figure de l’artiste, les mécanismes du monde de l’art contemporain, et la manière dont les souvenirs façonnent ou déforment la réalité. Hommages explore brillamment les zones d’ombre de la création artistique et les relations humaines qui l’entourent.

Musicien, auteur et compositeur, Julien Perez signe de nombreux albums sous le nom de PEREZ. Il travaille en dialogue avec les arts plastiques, le cinéma et le théâtre et forme le duo Exotourisme avec Dominique Gonzalez-Foerster.
Sur scène, il fera entendre ce texte percutant, accompagnée par sa création musicale.


À lire

  • Julien Perez, Hommages, Éditions P.O.L, 2025.

À écouter

  • PEREZ, Musique de films et expositions, Étoile Distante Records, 2024.

Vagabondages

Marco Lodoli et Sylvain Prudhomme
Rencontre animée par Amaury Chardeau et traduite de l’italien par Valentine Leÿs

« Tu n’as jamais lu de Lodoli.
J’ai dit non. Un non piteux.
Elle a pris un malin plaisir à m’accabler, à m’affirmer que Lodoli était un des meilleurs écrivains italiens vivants, un des meilleurs écrivains vivants tout court. Que je devais impérativement lire Lodoli. Que ma vie en serait changée ».

Ces mots sont ceux du narrateur du roman de Sylvain Prudhomme, Par les routes. Ils témoignent de l’admiration que voue l’écrivain français à son homologue italien, et qu’il va pouvoir exprimer en direct durant le festival.

Marco Lodoli publie régulièrement depuis trente ans des livres emplis de poésie, qui explorent la fragilité humaine, parlent de « la vie qui passe » et du « temps qui s’en va ». Son œuvre, d’une grande délicatesse, s’attache à des personnages souvent marginaux ou anonymes – religieuses, domestiques, concierges… – dont il révèle la dignité secrète dans la banalité du quotidien. Marco Lodoli excelle dans l’art du détail, la capacité à faire surgir le mystère et la beauté au cœur des existences les plus modestes, souvent à Rome, sa ville natale, qu’il explore loin des clichés touristiques. À travers ses récits, il interroge la possibilité de l’amour, la mélancolie, la recherche d’un apaisement intérieur, tout en maintenant des tensions narratives.

Cette sensibilité à la fragilité du monde, ce regard tendre et lucide sur les vies ordinaires, font écho à l’œuvre de Sylvain Prudhomme, lui aussi attentif aux trajectoires discrètes, aux êtres en marge, à la traversée des paysages. La rencontre entre ces deux «vagabonds de la littérature», qu’Oh les beaux jours ! est heureux de réunir, promet d’être un moment fort, où l’art du récit devient une façon de célébrer la force des liens invisibles qui témoignent de notre commune appartenance au monde.


À lire

  • Sylvain Prudhomme, Par les routes, L’Arbalète/Gallimard, 2019 (Prix Femina).
  • Marco Lodoli, Si peu, traduit de l’italien par Louise Boudonnat, Éditions P.O.L, 2024.
    Et tous les autres romans de Marco Lodoli, traduits en français, publiés aux éditions P.O.L.

Retrouvez Sylvain Prudhomme pour la lecture musicale de son dernier livre, Coyote, samedi 31 mai à 19h, au conservatoire Pierre Barbizet.

Une femme sur le fil – Lecture marathon

Olivia Rosenthal
Lecture marathon en 4 heures avec apéro-entracte

Olivia Rosenthal a le goût du risque. Répondant à notre invitation, elle a eu l’idée audacieuse de proposer une expérience littéraire hors du commun : la lecture intégrale, en public, de son dernier roman, Une femme sur le fil. Quatre heures suspendues, rythmées par un apéro-entracte convivial pour faire oublier le temps.

Dans ce roman en mille fragments, Olivia Rosenthal raconte l’histoire de Zoé, une enfant qui cherche à se libérer de l’emprise d’un oncle prédateur. Pour avancer, elle doit ruser, dévier, inventer des chemins de traverse, à l’image des funambules, qui, pour ne pas tomber, réajustent sans cesse leur équilibre. Hybride et polyphonique, son texte mêle récit, essai, témoignages de funambules et méditations sur le fil — celui du câble, de la parole, de la mémoire. À travers cette construction éclatée, l’autrice explore brillamment la difficulté de « filer droit » dans une vie semée d’embûches.

Habituée des lectures publiques, Olivia Rosenthal sait faire entendre la tension, l’humour et la gravité de ses récits, confirmant la promesse d’une soirée intense, où la littérature se vit autant qu’elle s’écoute. Dans le décor feutré de la salle Billioux du conservatoire, un moment privilégié pour entrer dans la profondeur d’un texte et partager avec son autrice la beauté d’une écriture en équilibre.

Le lendemain matin, Olivia Rosenthal prolongera l’aventure en retrouvant ses lecteurs pour un temps d’échange autour de cette traversée littéraire nocturne : questionner, approfondir et, qui sait, tirer ensemble d’autres fils de cet ample récit.


À lire

  • Olivia Rosenthal, Une femme sur le fil, Éditions Verticales, 2025.

Retrouvez Olivia Rosenthal pour Musiques-Fictions, au GMEM, samedi 31 mai à 11h ; et dimanche 1er juin à 11h au conservatoire pour un petit déjeuner-rencontre autour de son livre après sa lecture marathon.

Une femme sur le fil – Rencontre

Petit déjeuner-rencontre avec Olivia Rosenthal et ses lecteurs

Après sa lecture marathon de quatre heures la veille, Olivia Rosenthal partagera un petit déjeuner dominical avec ses lecteurs. Un moment privilégié pour entrer dans la profondeur de son roman Une femme sur le fil.
Un temps d’échange autour de cette traversée littéraire : questionner, approfondir et, qui sait, tirer ensemble d’autres fils de cet ample récit.


À lire

  • Olivia Rosenthal, Une femme sur le fil, Éditions Verticales, 2025.

 

Retrouvez Olivia Rosenthal le samedi 31 à 18h30 au Conservatoire pour la lecture marathon de 4h d’Une femme sur le fil.

Un cri de liberté

Najat El Hachmi et Delphine Minoui
Rencontre animée par Amaury Chardeau

Dans Lundi, ils nous aimeront – qui a reçu le prestigieux prix Nadal, souvent qualifié de Goncourt espagnol – Najat El Hachmi nous plonge dans la banlieue de Barcelone à la fin des années 1990. Deux adolescentes d’origine marocaine y tentent de s’extraire des carcans patriarcaux et culturels qui enserrent leur quotidien. L’une, fougueuse, entraîne l’autre dans un mouvement de libération intime et collectif. À travers leur amitié se dessinent de nouveaux territoires de désir et de parole. L’écriture, chez Najat El Hachmi, devient un espace de résistance et un outil d’émancipation.

Avec Badjens – littéralement «mauvais genre» en persan – Delphine Minoui donne voix à une adolescente iranienne. Nous sommes à Chiraz, en 2022, au cœur du soulèvement «Femme, Vie, Liberté». La jeune héroïne, 16 ans, monte sur une benne à ordures pour brûler son voile, dans un geste de défi aussi intime que politique. À travers un monologue intérieur brûlant d’émotion et de lucidité, elle remonte le fil de sa vie : une enfance marquée par la violence d’un père autoritaire, les désirs contrariés de son corps, les chansons qui la galvanisent, les complicités adolescentes, les premiers émois amoureux. Le surnom que sa mère lui a donné, Badjens, se révèle prophétique : il porte en germe son insoumission.

Rencontre entre deux écrivaines qui explorent la manière dont les corps féminins peuvent résister à l’effacement. Comment, malgré les murs dressés – ceux de la famille, du pouvoir, des traditions – l’envie d’aimer librement, de vivre pleinement, continue de frayer son chemin. Et comment l’écriture, toujours, trace une brèche.

En coréalisation avec le Mucem.


À lire

  • Najat El Hachmi, Lundi, ils nous aimeront, traduit du catalan par Dominique Blanc, Éditions Verdier, 2025.
  • Delphine Minoui, Badjens, Seuil, 2024.